Haut lieu du tourisme apprécié pour son authenticité, le Domaine de Bel Ombre est d’abord une propriété agricole prospère qui doit son essor, il y a deux siècles, à Charles Telfair. Passionné d’histoire, Armand Maudave nous brosse le portrait de ce personnage attachant.

Pour Armand Maudave, il ne fait aucun doute qu’à cette époque, Charles Telfair est perçu comme « un grand seigneur ».

Pendant cette période, Charles Telfair se révèle un naturaliste passionné, explique Armand Maudave. Au domaine de Bel Ombre, dont il fait l’acquisition et qu’il met en valeur, ses recherches lui inspirent des techniques favorisant l’amélioration de la production agricole.

« L’appellation du site date du XVIIIe siècle. Qu’on ne se méprenne pas, elle n’est pas victime d’une entorse à la grammaire car l’ombre n’est pas celle que l’on pourrait croire. L’origine du nom, » affirme Armand Maudave, « n’a rien à voir avec la protection du soleil dispensée par les arbres magnifiques qu’abrite la propriété. Celle- ci doit sa désignation à la découverte par les premiers colons français, dans une des pièces d’eau qui l’ornent, d’un beau spécimen de cette variété de poisson d’eau douce de la famille des salmonidés : l’ombre. »

Cette mise au point toponymique passée, l’ancien diplomate, passionné d’histoire, partage volontiers le fruit des recherches qu’il a menées sur le passé du Domaine de Bel Ombre. Grâce à ses connaissances, on découvre les empreintes laissées, il y a deux cents ans, par un homme exceptionnel à qui les Mauriciens et la science doivent beaucoup : Charles Edward Telfair.

Né en Irlande du Nord en 1778, il accompagne, en tant que médecin, les forces britanniques lors de leur conquête de Bourbon et de l’Isle de France, en 1810. Il s’installe en 1811 à Maurice où il demeure jusqu’à sa mort, en 1833.

« Pendant cette période, Charles Telfair se révèle un naturaliste passionné, » explique Armand Maudave. « Au domaine de Bel Ombre, dont il fait l’acquisition et qu’il met en valeur, ses recherches lui inspirent des techniques favorisant l’amélioration de la production agricole. A travers la Société d’Histoire Naturelle de Maurice, – qu’il fonde avec d’autres scientifiques renommés – ces techniques sont diffusées aux autres propriétaires de champs de canne à sucre. Pour la plupart, ce sont des colons originaires de France qui peuvent ainsi adapter leur mode d’exploitation aux contraintes légales de la nouvelle puissance coloniale ; la loi britannique interdisant l’emploi d’une main d’œuvre servile. »

Robert Townsend Farquhar, le premier Gouverneur général des Mascareignes, nommé par la Couronne d’Angleterre

Un grand seigneur qui sait recevoir

Pour Armand Maudave, il ne fait aucun doute qu’à cette époque, Charles Telfair est perçu comme « un grand seigneur ».

« Son désir de fraterniser avec ses voisins français ne se limite pas à la botanique. Tant que leur fortune le permet, avec son épouse Annabella, aquarelliste accomplie, ils organisent des réceptions fastueuses au cours desquelles les anciens colons et les nouveaux colonisateurs se croisent, apprennent à se connaître et à s’apprécier. L’aristocrate irlandais dépense beaucoup. A la fin de sa vie, dans sa modeste demeure de Port Louis, il continue de recevoir ses amis avec plaisir. Mais « sans champagne », regrette-t-il. Par son ouverture d’esprit et son sens de l’hospitalité, le promoteur initial de Bel Ombre joue un rôle comparable à celui de Robert Townsend Farquhar, le premier Gouverneur général des Mascareignes, nommé par la Couronne d’Angleterre, » raconte Armand Maudave.

« Sitôt débarqué à Port Louis, en décembre 1810, cet officier supérieur de la Royal Navy enfile son tablier de dignitaire de la Grande Loge Ecossaise et se précipite, chez ses frères locaux, les francs-maçons de la loge La Triple Espérance. Les relations entre la colonie et le Grand Maître adjoint Farquhar évolueront tellement bien, qu’au moment de son départ définitif pour le Royaume-Uni, le 20 mai 1823, la plupart des Français qui, au départ, se sont beaucoup défiés de l’autorité britannique, expriment leurs regrets de le voir partir. Avec Telfair et Farquhar, » poursuit Armand Maudave, « un autre personnage, à la même époque, lance des ponts entre les communautés anglaise et française : c’est le colonel Edward Alured Draper. Peu de temps après son affectation à Maurice, en 1812, il fonde le Mauritius Turf Club et instaure les courses de chevaux. Elles ne tardent pas à réunir tout le monde autour du Champ de Mars. »

Draper, Farquhar et Telfair : trois personnages importants pour Maurice qui accompagnent le passage en douceur d’une tutelle à l’autre. Cette stabilité favorise l’essor commercial de l’île autour de l’industrie sucrière, laquelle porte les bases des développements économiques ultérieurs. Comme ceux liés au tourisme.

Le colonel Edward Alured Draper –
peu de temps après son affectation à Maurice, en 1812, il fonde le Mauritius Turf Club et instaure les courses de chevaux. Elles ne tardent pas à réunir la population autour du Champ de Mars.

Un rayonnement international

« Pour revenir à Charles Telfair, ses travaux de naturaliste continuent de rayonner longtemps après son décès et bien au-delà des rivages de l’océan Indien. D’abord à travers l’histoire d’un plant de bananier. Issus d’une variété importée de Chine, élevés au Domaine de Bel Ombre et offerts au duc de Devonshire, les fruits de ce plant inspireront l’appellation d’une variété de banane. Pas n’importe laquelle, puisqu’il s’agit de celle qui est aujourd’hui la plus consommée en Grande Bretagne : la Cavendish. Pour ceux qui l’ignorent, c’est le nom de naissance des ducs de Devonshire. Dont celui qui a encouragé dans diverses colonies britanniques la culture de bananes identiques à celles fournies par le plant de Charles Telfair, judicieusement conservé par l’aristocrate anglais dans une de ses serres. Sa renommée scientifique ne s’arrête pas là, » continue Armand Maudave. « Le nom Telfair figure au panthéon des sciences. Il sert et servira toujours à désigner des espèces vivantes, comme, l’echinops telfairi, une forme de petit hérisson endémique des forêts de Madagascar. Enfin, pour la petite histoire, » conclut-il, « on retiendra qu’ayant servi comme médecin dans la flotte de l’amiral Nelson lors de la bataille navale de Trafalgar – défaite cuisante de la marine française – Telfair a tout de même été fait Chevalier dans l’Ordre de la Légion d’Honneur, sur les recommandations de son collègue, le scientifique français Georges Cuvier, lors d’un passage à Paris quelques années plus tard. »

Exemple vivant de cette imbrication entre des caractéristiques françaises et anglaises, et bien d’autres héritages issus d’Asie et d’Afrique, la société mauricienne cultive aujourd’hui le souvenir de cet homme remarquable. Dans les livres mais aussi au domaine de Bel Ombre, où Annabella et Cavendish désignent des espaces de réception de l’Heritage Le Telfair. Du nom de ce scientifique humaniste qui est à jamais associé à une région magnifique de l’île sur laquelle le groupe Rogers entend perpétuer deux principes chers à l’ancien maître des lieux : la mise en valeur de la nature et le sens de l’hospitalité.

photos : manoj nawoor

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