Le scientifique et écrivain français d’origine mauricienne, Joël de Rosnay, estime que le concept d’île durable est loin d’être une fantaisie écologique et que pour la communauté internationale, Maurice est un pays qui présente une des démarches les plus prometteuses pour un développement durable.

Joël de Rosnay, Adviser to the Prime Minister on the Maurice Ile Durable (MID) project.
photos : bruno lévy | françois rogers | deeneshen sabapathee

Quel est précisément votre rôle en tant que conseiller du Premier ministre mauricien pour le projet « Maurice, île durable » (MID) ?

En tant que conseiller du Premier ministre, je partage et soutiens sa vision à long terme sur MID 5E (Énergie, Environnement, Éducation, Emploi et Équité). Je suis ce projet de près, même si cela se produit à distance, grâce aux technologies de la communication. J’ai pu ainsi contribuer, il y a deux ans, à préparer les nominations des présidents des Working Groups pour l’avenir de MID, ainsi que les ordres du jour des différentes réunions. Et ceci, en fonction de contacts réguliers avec Osman Mahomed, Executive Chairman de la Commission MID et Ghislain Gomart, Conseiller développement durable au Bureau du Premier ministre, de leurs précieuses informations et de nos rencontres à Paris. Ce qui a permis au Premier ministre de s’informer de notre rôle dans l’avancée des travaux des Working Groups. J’ai d’ailleurs pris connaissance avec un réel intérêt des rapports des six groupes de travail.

Un conseiller peut être efficace à 10 000 km grâce au téléphone, aux emails, à Skype et aux rencontres à Paris avec des conseillers du gouvernement. J’écris des notes, je donne mon avis. Le Premier ministre m’a souvent consulté sur plusieurs projets déterminants pour l’avenir de Maurice. Je sais l’importance qu’il attache à ce projet de société qu’est MID. Ses interventions publiques à Maurice et à l’étranger ont marqué les esprits. Je suis également resté en contact avec les responsables du Tourisme et de l’Environnement.

Quels sont les progrès que vous avez constatés depuis le lancement du projet en 2007 et quelles sont les grandes étapes qu’il reste encore à franchir pour atteindre les objectifs fixés ?

Il existe de nombreuses avancées majeures, souvent invisibles pour le grand public. Notamment le travail en profondeur des groupes de MID 5E dans la ligne de la vision d’avenir du Premier ministre. MID est un projet à long terme, déterminant pour l’avenir de Maurice. L’horizon 2040 a été choisi pour une quasi-autonomie énergétique de Maurice. Toutes les composantes du projet devront se mettre en place avec les ministères concernés et en relation avec les corps intermédiaires du pays, la consultation de la population, les relations avec le Parlement, les médias, les associations et les industriels. Ce qui prend du temps, mais se fait dans l’intérêt de tous. Je pense qu’avec une volonté politique marquée, un financement adapté et une coopération internationale, la production d’énergie renouvelable à hauteur de 65 % pour 2030 est plus que jamais réalisable. Cependant, elle doit être accompagnée d'importantes économies d'énergie à l'échelle de tout le pays, de l’amélioration de l’efficacité énergétique et de la mise en place progressive d’une Smart Grid, un réseau « intelligent » de distribution et de régulation d'électricité comme le font de nombreux pays. Il permettra d’aller au-delà des limites de 20 % d’énergies alternatives que le réseau actuel est capable d’accueillir. De plus, la Smart Grid se construit par des micro-réseaux (villages, villes, régions...) qui se connectent entre eux. Il faut donc commencer dès maintenant.

Beaucoup a déjà été fait pour le développement durable, mais beaucoup reste encore à faire. La stratégie globale est en voie d’application après le rapport Mott Mac Donald, donnant une feuille de route aux différents ministères responsables. Le gouvernement a débloqué des fonds pour lancer de nombreux projets, reconnu le principe des Small Independent Power Producers (SIPP) et la nécessité de développer un système énergétique intégré. Le concept d’île durable est loin d’être une fantaisie écologique. Il recoupe l’ensemble des défis auxquels le pays doit faire face : l’énergie, la gestion de l’espace et des déchets, la préservation de l’environnement et la généralisation d’une conscience écologique et durable dans les différents secteurs économiques. Ce sont aussi les défis du monde. Le premier objectif du projet MID est de positionner Maurice comme une île qui exploite durablement ses richesses d’énergies renouvelables. Transformées en mix énergétique, ces sources écologiquement acceptables peuvent faire de l’île Maurice un exemple pour le monde. Maurice est bénie des dieux et dispose déjà de 12 sources énergétiques, dont l’énergie photovoltaïque, l’énergie solaire thermique, l’énergie éolienne, la biomasse à brûler, le biogaz, le biocarburant, l’hydroélectricité, la géothermie, l’énergie des vagues et l’hydrogène.

Avez-vous des exemples de ce que font d’autres pays, par exemple pour la gestion des déchets ou la combinaison d’énergies renouvelables ?

La situation de la gestion des déchets pourrait être alarmante si des mesures urgentes ne sont pas prises. Il existe des déchets très différents. Par exemple, des déchets organiques compostables, un processus créateur d’emploi et utile pour l’agriculture. Les solutions d’incinération systématique ne sont plus adaptées. Au contraire, il conviendrait de s’inspirer de ce que fait la Chine pour la méthanisation en biogaz des déchets urbains et agricoles. Il faut penser valorisation des déchets dans le cadre de ce que l’on appelle l’« écologie industrielle » : les déchets des uns peuvent devenir les matières premières des autres si cette « économie circulaire » est organisée à l’échelle du pays.

Les exemples réunionnais peuvent également être intéressants pour Maurice. Notamment pour le solaire photovoltaïque. Et les systèmes combinant différentes formes d’énergie avec le stockage de l’électricité. Comme ce qui se fait de manière remarquable en Corse avec le projet Myrte. Des panneaux solaires de 3 500 m2 permettent de fournir l’électricité pour l’électrolyse de l’eau en hydrogène et oxygène. La nuit, l’hydrogène (qui est en fait de l’énergie solaire en conserve) est utilisé dans une pile à combustible pour produire de l’électricité pour 3 500 foyers. Maurice devrait s’inspirer de ces projets « hybrides » combinant de manière systémique des formes d’énergie intermittentes et des moyens de stockage.

Partagez-vous l’avis que la conservation et la protection de l’environnement tiennent du bon sens économique ? Quelle est la part de responsabilité des entreprises ? Et les industriels, sont-ils convaincus par MID ?

Le concept de développement durable et celui de la protection de l’environnement commencent à faire leur chemin dans les entreprises mauriciennes, notamment via la responsabilité sociale. Cette mouvance est appelée à prendre de l’ampleur et à gagner l’ensemble des acteurs de la société. J’ai proposé la notion de « Développement adaptatif régulé » et de réinvestissement dans l’éco-capital. En effet, ce dernier représente le capital écologique de la planète Terre ou d’un pays comme l’île Maurice. Réinvestir dans l’éco-capital correspond bien mieux à mon idée de développement durable. Je pense que les industriels du tourisme, les grandes chaînes d’hôtels, commencent à se rendre compte que les investissements réalisés dans le tourisme vert pour attirer de nouvelles classes d’écotouristes, ceux effectués pour les économies d’énergie, la climatisation ou l’eau chaude, sont non seulement générateurs de revenus complémentaires, mais permettent aussi d’assurer une rentabilité pérenne.

Pensez-vous qu’il y a une volonté politique à Maurice pour aller de l’avant sur ces questions ?

Maurice est prête pour la transition énergétique. C’est une question de choix, de priorités et de décisions politiques. La production pourrait être un mix de toutes les énergies renouvelables, intermittentes et permanentes. Maurice devrait avoir un grand programme d’investissement d’avenir sur les 10 prochaines années, qui reposera sur la combinaison des 12 énergies renouvelables dont bénéficie l’île Maurice, les économies d’énergies et l’efficacité énergétique. La distribution de l’électricité étant assurée par une Smart Grid. Cette grille serait reliée à des Smart Meters installés dans tous les foyers en 2020 et connectés aux smartphones. C’est ce que j’appelle le projet « Smart Mauritius : smart meters, smart phones, smart grid ». Mais pour atteindre cet objectif, il faut de la volonté politique. Des villes et des pays l’ont déjà fait. Maurice peut atteindre l’autonomie énergétique en 2040. Mais il faudra des modifications de structure et de politique. Par exemple, il faut aller vers un Central Energy Board, un organisme qui agirait comme un conseiller et un broker pour la production et la vente d’électricité. Le Central Electricity Board (CEB) ne peut continuer à être juge et partie. Il doit être reformé. Il ne peut décider des orientations en matière de politique énergétique et, en même temps, mettre en application cette politique sur un plan technique. Il faut placer le programme énergétique sous la responsabilité du ministère de l’Énergie et de celui de l’Environnement et du Développement durable. La mise en œuvre technique reviendrait au CEB, qui agirait comme broker en rachetant l’électricité aux SIPP pour le développement sur le terrain des différentes formes décentralisées de production d’énergies renouvelables (vent, hydro, solaire, biogaz, géothermie...). Les bénéfices à long terme seront à plusieurs niveaux, d’abord en termes de création d’emplois, de hausse de croissance, mais aussi de renforcement de la compétitivité du pays à l’échelle internationale. Les bénéfices viendront également en termes de responsabilisation des Mauriciens.

Quelles seraient les mesures urgentes à prendre pour que le projet MID 5E soit une grande réussite pour tous les Mauriciens ?

Il est indispensable de replacer MID 5E dans les budgets 2015 et 2016. Le ministre des Finances devrait faire une communication publique télévisée sur la nécessité de considérer MID 5E comme un « projet fédérateur » pour l’ensemble du pays. Il faudrait rapidement créer un « Comité interministériel pour la transition énergétique ». Et nommer à sa présidence un député à la réputation et à l’image indiscutables, qui serait la présence politique et médiatique MID dans l’esprit des Mauriciens. Il existe aujourd’hui une trop grande dispersion et un manque de coordination entre les ministères concernés. Le gouvernement devrait aussi lancer en 2015 le projet « Smart Mauritius : smart meters, smart phones, smart grid », un grand programme d’investissements d’avenir sur les 10 prochaines années. Rien ne pourra se faire toutefois sans la jeunesse et l’ensemble de la population mauricienne. Les ministres concernés devront mobiliser les universités, lycées, écoles, associations, médias pour encourager les jeunes à participer au futur de MID 5E.

De Kyoto à Rio, les multiples conférences sur l’environnement ne semblent avoir jusqu’ici accouché que de vœux pieux. Une petite île peut- elle raisonnablement influer sur les grands enjeux mondiaux, surtout face aux réticences des plus gros pollueurs à adhérer au projet d’un environnement durable ?

Il y a trop de divergences entre pays du Nord et du Sud pour arriver à des accords sur le climat et une stratégie « verte » pour le monde. Mais concernant Maurice, la communauté internationale a déjà classé l’île comme un des pays dans le monde, et particulièrement au sein des pays émergents et des petits États insulaires, qui présente une des démarches les plus prometteuses pour un développement durable. Ce qui a sans doute constitué un atout déterminant pour Rio +20. Souvenez-vous la déclaration du Premier ministre à l’Unesco en 2008 et à Copenhague en 2009 : « Si Maurice réussit, le monde peut réussir ». La « stratégie durable » mauricienne est respectée dans le monde. Et les recommandations des Working Groups vont encore la renforcer après Rio +20 et le rapport Mott MacDonald.

En l’état actuel des choses, quelles sont les prévisions du futurologue que vous êtes concernant l’avenir de notre environnement marin ?

Les grands projets hôteliers et immobiliers risquent de dénaturer des paysages et des zones de pêche s’il n’y a pas de concertation préalable de tous les acteurs et parties prenantes. D’ailleurs, il est rarement écologiquement acceptable de modifier des plages ou des fonds marins. Ces interventions doivent être réalisées en accord avec les populations locales et en comparant les avantages, notamment pour le tourisme et la création d’emplois, avec les risques posés à la pêche locale. Ce que craignent, par exemple, les écologistes et les pêcheurs, c'est la disparition d’îlots qui entourent le lagon et la fuite des bancs de poissons. Il paraît donc normal que des pêcheurs se mobilisent pour tenter d’informer les autorités sur les dangers écologiques que représentent de tels travaux d'excavation. La solution à ces problèmes écologiques est généralement la coopération et éventuellement, les dédommagements. Il sera sans doute nécessaire d’envisager de telles approches pour éviter les malentendus de part et d’autre lors de la multiplication des projets hôteliers et immobiliers en bord de mer.

sUr la vagUe de la science...

Docteur ès Sciences et écrivain scientifique, Joël de Rosnay est conseiller de la présidente d’Universcience (Cité des Sciences et de l’Industrie de la Villette et Palais de la Découverte) et président exécutif de Biotics International. Né en 1937 à l’île Maurice, ce passionné de surf a été successivement chercheur et enseignant au Massachusetts Institute of Technology, attaché scientifique auprès de l’ambassade de France aux États-Unis, directeur scientifique à la Société européenne pour le développement des entreprises et directeur des applications de la recherche à l’Institut Pasteur. Joël de Rosnay a obtenu en 1990 le Prix de l’Information scientifique de l’Académie des Sciences et a été élu « Personnalité numérique de l’année 2012 » par l’Association pour l’économie numérique (Acsel).

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